
Au grĂ© de quelques soixante-quinze chroniques, Thomas Morales nous emmĂšne par les chemins de traverses de ses lectures Ă la rencontre des Ă©crivains qui le hantent. Un panorama littĂ©raire du second vingtiĂšme siĂšcle oĂč sâesquisse une prĂ©dilection pour le panache des stylistes et la tendresse des plaisirs perdus.

Ătrange mise en abyme : celle dâun exercice consistant Ă rendre compte du recueil des chroniques de Thomas Morales qui bien souvent Ă©voque lui-mĂȘme les miscellanĂ©es, varia et spicilĂšges critiques de ces prĂ©dĂ©cesseurs quand il ne sâescrime pas Ă parler avec bonheur dâessais sur dâautres Ă©crivains. Ce vertige est bien vite dissipĂ© Ă la simple vue de la couverture : Lectures vagabondes â Articles buissonniers, nous voici en terrain balisĂ©. Lâhumeur « vagabonde », Blondin ! LâEurope « buissonniĂšre », encore lui ! Et il nâest pas Ă©tonnant quâil soit lâĂ©crivain le plus abondamment citĂ© dans ces pages. Encore moins que voisinent avec lui, tous ses frĂšres dâĂąme et dâarme, cette longue cohorte de hussards, mousquetaires et autres uhlans qui, depuis lâaprĂšs-guerre, forment une famille aussi facĂ©tieuse que rĂ©tive Ă lâair du temps. Dâun livre de François Bott, Morales Ă©crit que « plus les pages dĂ©filent, plus un territoire se dessine. Nous entrons alors dans une cartographie intime. » VoilĂ qui sâapplique Ă ces Lectures, car lâauteur a choisi sa patrie littĂ©raire : figures tutĂ©laires de la tendance Table Ronde / Figaro LittĂ©raire et camarades de jeu de la « gĂ©nĂ©ration 89 », nĂ©s au crĂ©puscule des Trente glorieuses, quâavait naguĂšre cĂ©lĂ©brĂ©s un numĂ©ro de la revue LâInfini.
Pour entreprendre ce voyage parmi ses affinitĂ©s Ă©lectives le chroniqueur, fin connaisseur Ăšs attelages automobiles, place sa plume dans le sillage dâun quadrige de chevau-lĂ©gers, tous Ă©minents critiques : Bernard Frank (â ), Renaud Matignon (â ), Pol Vandromme (â ) et KlĂ©ber Haedens (â ). Câest dĂ©jĂ en rĂ©vĂ©ler beaucoup sur son propre tempĂ©rament. Quelle drĂŽle dâidĂ©e en effet de louanger des critiques non seulement disparus mais de surcroĂźt oubliĂ©s ! Tous les manuels dâarrivisme pour gendelettres vous dĂ©conseillerez dâainsi sacrifier votre Ă©nergie en pure perte ! Mais Morales, qui ne prive pas de distribuer quelques coups de griffes aux mĆurs littĂ©raires, est un nostalgique impĂ©nitent et si lâon cherchait un titre quâil aime entre tous, il sâagirait sans doute de Monsieur Jadis ou lâĂ©cole du soir, un autre Blondin, millĂ©sime 1970 encore vif et frais dans ses habits de mĂ©lancolie et dâhumour dĂ©sespĂ©rĂ©. Ici, au cĆur des vagabondages de lâauteur, entre lâivresse du dernier verre et le froissement des draps, les souvenirs de pages graciles sâĂ©changent comme autant de mots de passe avant que, de la ville, sâĂ©teignent les derniers feux. Si lâon ne partagera pas nĂ©cessairement tous ses enthousiasmes, on sera enchantĂ© de voir ressusciter des Ă©crivains racĂ©s et dâentrevoir la promesse de bien dâautres dĂ©couvertes.
VoilĂ pour lâhistoire littĂ©raire. Quâen est-il de la gĂ©ographie ? Dans le prolongement de la rue du Bac, les berges de la Seine trouvent leur estuaire du cĂŽtĂ© de lâautoroute de lâOuest. Mais bien vite celle-ci connaĂźt une embardĂ©e incongrue et nous voici Ă lâĂ©picentre mĂȘme de ce curieux phĂ©nomĂšne que lâon nomme France : aux confins du Berry, de la NiĂšvre et du Bourbonnais, territoires de riviĂšres et de forĂȘts, de douces collines et dâaimables vignobles. LĂ rĂ©sonnent encore les pas perdus du Grand Meaulnes, les contes paysans de RenĂ© Fallet et certaines enquĂȘtes du commissaire Maigret. Ătabli sur ces bases bien fermes, lâinsouciant Morales peut alors se permettre de muser du cĂŽtĂ© de contrĂ©es aussi lointaines que lâAngleterre ou lâItalie. Lâombre portĂ©e du plus cosmopolite rĂ©gional de lâĂ©tape, Valery Larbaud, plane du reste sur lâensemble de ces chroniques, tant font Ă©cho aux dilections de lâauteur ces lignes par lesquelles Roger Nimier dĂ©crivait la forme idĂ©ale de lâĆuvre larbaldienne : « Quel roman ? Oh, un rĂ©cit, une parfaite histoire sentimentale, toutes les « choses dâici-bas » murmurĂ©es une fois dans lâombre, les doux mots, une fois encore, sur les lĂšvres tiĂšdes. »
Ăvoquant le prĂ©cĂ©dent livre de Morales, JĂ©rĂŽme Leroy, qui signe ici une prĂ©face juste et fraternelle, le peignait en « archĂ©ologue Ă©rudit et doux dâun passĂ© si proche et si lointain ». On ne saurait mieux dire. Les livres, de prĂ©fĂ©rence acquis chez un bouquiniste de province, agissent pour lui en intercesseurs, telles ces Bonnes feuilles du Jardin des plantes qui le rĂ©concilie avec le vĂ©nĂ©rable parc du quai dâAusterlitz. Comme certains de ses inspirateurs collectionnaient les soldats de plombs, il entretient aussi une panoplie de termes fĂ©tiches, scandĂ©s au long de ses chroniques : ainsi des mots « grĂące », « flĂąnerie », « charme » ou « amertume » ; des Ă©pithĂštes « dĂ©suet » et « surannĂ© » auxquels sâaccole sans rechigner lâadverbe « dĂ©licieusement ».
Demeure une variation personnelle et gĂ©nĂ©reuse sur des thĂšmes inactuels, celle dâun amateur au meilleur sens du terme
Bref, tout ici tĂ©moigne dâun goĂ»t impeccable avec tout ce que cela comporte dâimpasses et de failles. Il y a forcĂ©ment une part de pose chez un esthĂšte pour qui lâon imagine que le mot « hollande » signale un papier vergĂ© luxueux ou un drapier rĂ©putĂ© plutĂŽt que les remous de lâactualitĂ©. Confortablement installĂ© dans ce salon-bibliothĂšque de papier, on peut Ă la longue se sentir Ă©touffĂ© par lâagencement, savamment ressassĂ©, des mĂȘmes obsessions, la surabondance des regards dans le rĂ©troviseur et lâentretien par trop dĂ©sinvolte dâune mythologie artificieuse (il nâest pas innocent que ce recueil paraisse dans une maison nommĂ©e « La ThĂ©baĂŻde »!). Demeure une variation personnelle et gĂ©nĂ©reuse sur des thĂšmes inactuels, celle dâun amateur au meilleur sens du terme. La concision des textes, la libertĂ© de gambader dans le dĂ©sordre des chroniques, la lĂ©gĂšretĂ© et la dĂ©licatesse qui se dĂ©gagent de bien des pages, font de ce recueil un agrĂ©able compagnon aux premiĂšres feuilles dâautomne, semblables Ă celles que faisaient virevolter les souffles entremĂȘlĂ©s de Stan Getz et Chet Baker en des temps chĂ©ris par Morales.
- Lectures vagabondes, Thomas Morales, La Thébaïde, 18 euros, 257 pages, octobre 2014.

















