Thomas Morales
Thomas Morales

Au grĂ© de quelques soixante-quinze chroniques, Thomas Morales nous emmĂšne par les chemins de traverses de ses lectures Ă  la rencontre des Ă©crivains qui le hantent. Un panorama littĂ©raire du second vingtiĂšme siĂšcle oĂč s’esquisse une prĂ©dilection pour le panache des stylistes et la tendresse des plaisirs perdus.

Octobre 2014
Octobre 2014

Étrange mise en abyme : celle d’un exercice consistant Ă  rendre compte du recueil des chroniques de Thomas Morales qui bien souvent Ă©voque lui-mĂȘme les miscellanĂ©es, varia et spicilĂšges critiques de ces prĂ©dĂ©cesseurs quand il ne s’escrime pas Ă  parler avec bonheur d’essais sur d’autres Ă©crivains. Ce vertige est bien vite dissipĂ© Ă  la simple vue de la couverture : Lectures vagabondes – Articles buissonniers, nous voici en terrain balisĂ©. L’humeur « vagabonde », Blondin ! L’Europe « buissonniĂšre », encore lui ! Et il n’est pas Ă©tonnant qu’il soit l’écrivain le plus abondamment citĂ© dans ces pages. Encore moins que voisinent avec lui, tous ses frĂšres d’ñme et d’arme, cette longue cohorte de hussards, mousquetaires et autres uhlans qui, depuis l’aprĂšs-guerre, forment une famille aussi facĂ©tieuse que rĂ©tive Ă  l’air du temps. D’un livre de François Bott, Morales Ă©crit que « plus les pages dĂ©filent, plus un territoire se dessine. Nous entrons alors dans une cartographie intime. » VoilĂ  qui s’applique Ă  ces Lectures, car l’auteur a choisi sa patrie littĂ©raire : figures tutĂ©laires de la tendance Table Ronde / Figaro LittĂ©raire et camarades de jeu de la « gĂ©nĂ©ration 89 », nĂ©s au crĂ©puscule des Trente glorieuses, qu’avait naguĂšre cĂ©lĂ©brĂ©s un numĂ©ro de la revue L’Infini.

Pour entreprendre ce voyage parmi ses affinitĂ©s Ă©lectives le chroniqueur, fin connaisseur Ăšs attelages automobiles, place sa plume dans le sillage d’un quadrige de chevau-lĂ©gers, tous Ă©minents critiques : Bernard Frank (†), Renaud Matignon (†), Pol Vandromme (†) et KlĂ©ber Haedens (†). C’est dĂ©jĂ  en rĂ©vĂ©ler beaucoup sur son propre tempĂ©rament. Quelle drĂŽle d’idĂ©e en effet de louanger des critiques non seulement disparus mais de surcroĂźt oubliĂ©s ! Tous les manuels d’arrivisme pour gendelettres vous dĂ©conseillerez d’ainsi sacrifier votre Ă©nergie en pure perte ! Mais Morales, qui ne prive pas de distribuer quelques coups de griffes aux mƓurs littĂ©raires, est un nostalgique impĂ©nitent et si l’on cherchait un titre qu’il aime entre tous, il s’agirait sans doute de Monsieur Jadis ou l’école du soir, un autre Blondin, millĂ©sime 1970 encore vif et frais dans ses habits de mĂ©lancolie et d’humour dĂ©sespĂ©rĂ©. Ici, au cƓur des vagabondages de l’auteur, entre l’ivresse du dernier verre et le froissement des draps, les souvenirs de pages graciles s’échangent comme autant de mots de passe avant que, de la ville, s’éteignent les derniers feux. Si l’on ne partagera pas nĂ©cessairement tous ses enthousiasmes, on sera enchantĂ© de voir ressusciter des Ă©crivains racĂ©s et d’entrevoir la promesse de bien d’autres dĂ©couvertes.

VoilĂ  pour l’histoire littĂ©raire. Qu’en est-il de la gĂ©ographie ? Dans le prolongement de la rue du Bac, les berges de la Seine trouvent leur estuaire du cĂŽtĂ© de l’autoroute de l’Ouest. Mais bien vite celle-ci connaĂźt une embardĂ©e incongrue et nous voici Ă  l’épicentre mĂȘme de ce curieux phĂ©nomĂšne que l’on nomme France : aux confins du Berry, de la NiĂšvre et du Bourbonnais, territoires de riviĂšres et de forĂȘts, de douces collines et d’aimables vignobles. LĂ  rĂ©sonnent encore les pas perdus du Grand Meaulnes, les contes paysans de RenĂ© Fallet et certaines enquĂȘtes du commissaire Maigret. Établi sur ces bases bien fermes, l’insouciant Morales peut alors se permettre de muser du cĂŽtĂ© de contrĂ©es aussi lointaines que l’Angleterre ou l’Italie. L’ombre portĂ©e du plus cosmopolite rĂ©gional de l’étape, Valery Larbaud, plane du reste sur l’ensemble de ces chroniques, tant font Ă©cho aux dilections de l’auteur ces lignes par lesquelles Roger Nimier dĂ©crivait la forme idĂ©ale de l’Ɠuvre larbaldienne : « Quel roman ? Oh, un rĂ©cit, une parfaite histoire sentimentale, toutes les « choses d’ici-bas » murmurĂ©es une fois dans l’ombre, les doux mots, une fois encore, sur les lĂšvres tiĂšdes. »

Évoquant le prĂ©cĂ©dent livre de Morales, JĂ©rĂŽme Leroy, qui signe ici une prĂ©face juste et fraternelle, le peignait en « archĂ©ologue Ă©rudit et doux d’un passĂ© si proche et si lointain ». On ne saurait mieux dire. Les livres, de prĂ©fĂ©rence acquis chez un bouquiniste de province, agissent pour lui en intercesseurs, telles ces Bonnes feuilles du Jardin des plantes qui le rĂ©concilie avec le vĂ©nĂ©rable parc du quai d’Austerlitz. Comme certains de ses inspirateurs collectionnaient les soldats de plombs, il entretient aussi une panoplie de termes fĂ©tiches, scandĂ©s au long de ses chroniques : ainsi des mots « grĂące », « flĂąnerie », « charme » ou « amertume » ; des Ă©pithĂštes « dĂ©suet » et « surannĂ© » auxquels s’accole sans rechigner l’adverbe « dĂ©licieusement ».

Demeure une variation personnelle et gĂ©nĂ©reuse sur des thĂšmes inactuels, celle d’un amateur au meilleur sens du terme

Bref, tout ici tĂ©moigne d’un goĂ»t impeccable avec tout ce que cela comporte d’impasses et de failles. Il y a forcĂ©ment une part de pose chez un esthĂšte pour qui l’on imagine que le mot « hollande » signale un papier vergĂ© luxueux ou un drapier rĂ©putĂ© plutĂŽt que les remous de l’actualitĂ©. Confortablement installĂ© dans ce salon-bibliothĂšque de papier, on peut Ă  la longue se sentir Ă©touffĂ© par l’agencement, savamment ressassĂ©, des mĂȘmes obsessions, la surabondance des regards dans le rĂ©troviseur et l’entretien par trop dĂ©sinvolte d’une mythologie artificieuse (il n’est pas innocent que ce recueil paraisse dans une maison nommĂ©e « La ThĂ©baĂŻde »!). Demeure une variation personnelle et gĂ©nĂ©reuse sur des thĂšmes inactuels, celle d’un amateur au meilleur sens du terme. La concision des textes, la libertĂ© de gambader dans le dĂ©sordre des chroniques, la lĂ©gĂšretĂ© et la dĂ©licatesse qui se dĂ©gagent de bien des pages, font de ce recueil un agrĂ©able compagnon aux premiĂšres feuilles d’automne, semblables Ă  celles que faisaient virevolter les souffles entremĂȘlĂ©s de Stan Getz et Chet Baker en des temps chĂ©ris par Morales.

  • Lectures vagabondes, Thomas Morales, La ThĂ©baĂŻde, 18 euros, 257 pages, octobre 2014.